Conte métaphysique pour une nuit d'étécité par Claudiane Binet, étudiante de 1er cycleCopyright 2001 by ICMU. Tous droits réservés.
Voici comment on m'a rapporté cette magnifique historiette: il était une fois deux anges, l'un âgé et plus enclin à la sagesse, et l'autre jeune, et par conséquent plus prompt à réagir. Les deux étaient sur terre sous forme humaine afin de compléter différentes tâches pour Dieu. Une nuit, alors qu'un violent orage les avait surpris en rase campagne, ils s'arrêtèrent au luxueux domaine d'une famille aisée, pour leur demander l'hospitalité. Cependant, les habitants des lieux n'étaient guère compatissants, étant plutôt outrancièrement axés sur le matérialisme et le statut social. Voyant les étrangers tout détrempés et habillés de haillons, ils refusèrent donc de leur consentir une chambre au chaud, leur permettant tout juste de dormir dans la chambre froide au sous-sol, au milieu d'immondices et de décombres. Pendant que le jeune ange grommelait quant à l'inconfort que cette situation occasionnait à son corps physique, son aîné remarqua une brèche particulièrement marquée au bas d'un mur. Après l'avoir minutieusement examinée, il y posa sa main droite, puis ferma les yeux. La brèche se colmata aussitôt d'elle-même, comme si le mur avait toujours été intact. Intrigué, son cadet lui demanda: Pourquoi vous affairez-vous à réparer les murs de gens qui ne sont même pas portés envers vous ?, ce à quoi l'autre répliqua : " Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent être. Ne te fie pas aux apparences, mon jeune ami ". Et sur ce, ils s'endormirent.
Le lendemain soir, toujours en mission dans la campagne, les deux anges s'arrêtèrent dans une petite ferme tombant en ruine pour y demander asile. Les gens y habitant étaient très pauvres, mais aussi très affables. Après avoir partagé le peu de nourriture qu'ils avaient, le couple insista même pour que les anges dorment dans leur propre lit, afin qu'ils aient une bonne nuit de sommeil, se contentant pour eux-même d'un amas de paille près de la chaumière.. Lorsque le soleil se leva le lendemain matin, les deux anges trouvèrent le fermier et sa femme en larmes. Et pour cause: leur unique vache, de laquelle le lait s'avérait leur principale source de survie, gisait morte sur le sol. Pour toute réaction, le plus vieux des anges s'inclina alors en signe de respect, remercia pour la nuit passée, puis prit congé. Derrière lui à ses trousses son benjamin était on ne peut plus furieux. "Quelque chose ne va pas ? lui demanda t-il. "Oui, quelque chose ne va pas, rétorqua son compagnon non sans ironie. Comment pouvez-vous lever le nez sur la misère de ces pauvres gens, humains et accueillants, dont l'existence dépendait largement de cette bête décédée, tandis que la nuit d'avant, vous dépensiez vos énergies à refaire la lézarde d'une maison où nous n'étions même pas les bienvenus ! Vraiment, je ne vous comprends pas ! Sans hausser le ton, le vieil ange murmura: "Les choses ne sont pas toujours ce qu'elles paraissent être; ne te fie pas à ce qui te saute aux yeux, car ce ne sont là que les yeux d'un corps physique, des yeux qui perdent de vue l'essentiel..". "Mais qu'ai-je donc perdu de vue ici qui soit essentiel ?" demanda l'autre. "Deux détails d'une grande importance.. En premier lieu, la brèche que j'ai réparée dans la chambre froide de l'autre nuit donnait sur un incroyable gisement d'or et de métaux précieux, adjacent à la maison de nos hôtes. Comme ceux-ci disposaient de leurs avoirs avec tellement d'égoïsme, j'ai crû bon de soustraire à leur orgueuil ces biens-là, pour qu'ils servent, je l'espère, à un éventuel prospecteur qui en fera un meilleur usage". "Quant à ce pauvre fermier que nous venons de quitter, ce que tu n'as pas vu dans ton sommeil, c'est le fait que la dernière heure de sa femme était arrivée.. L'ange de la mort en était presque à cueillir son âme la nuit passée -ce qui aurait achevé du même souffle son mari-, lorsque je me suis interposé. J'ai négocié avec lui pour qu'il se satisfasse de leur vache si précieuse, et épargne en échange la bonne dame. Au moins, ils seront encore ensemble pour un moment.." Les voies du Seigneur sont impénétrables, à ce qu'il paraît. En pratique, cela revient à peu près à dire ceci: le jour où vous voudrez engueuler le policier qui vous aura remis une contravention pour excès de vitesse, réfléchissez-y par deux fois. Car qui vous dit que son intervention providentielle n'aura pas été ce qu'il fallait pour vous éviter de tuer un enfant, ou de rendre invalide quelqu'un pour la vie ?
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